Une découverte scientifique sur l'Aurore de Provence dans les Alpi Cozie
Dans l'optique de valoriser l'activité scientifique développée par les Zones Protégées des Alpi Cozie (ou en leur sein), nous relayons une recherche passionnante publiée dans le dernier numéro du Bulletin de la Société Entomologique Italienne (V. 157 N. 2, 2025).
Il ne s'agit pas seulement d'une question chromatique liée à la couleur des ailes d'un papillon, mais de la résolution d'un petit mystère concernant ses habitudes alimentaires. Comme nous le savons, en matière de nourriture, les lépidoptères sont très sélectifs car ils se nourrissent d'espèces végétales très spécifiques, notamment au stade de chenille. Dans le cas de l’Anthocharis euphenoides, également connue sous le nom d’Aurore de Provence, l'espèce considérée jusqu'ici comme sa plante nourricière favorite pourrait ne pas être celle que l'on croyait, du moins dans la Vallée de Suse.
Un papillon sous surveillance
Les papillons comptent parmi les insectes les plus sensibles aux changements environnementaux et, en Europe, de nombreuses espèces connaissent un déclin rapide. Parmi elles figure l’A. euphenoides, un lépidoptère au dessin jaune orangé caractéristique, dont la répartition est fragmentée et localisée en Italie. Sa présence est principalement connue dans l'Apennin central, le massif du Pollino et certaines vallées alpines occidentales, dont la haute Vallée de Suse, qui représente la limite septentrionale de son aire de répartition italienne.
Une étude récente intitulée Beyond yellow: host plants of Anthocharis euphenoides in NW Italy, menée par les chercheurs Luca Anselmo, Enrico Caprio et Simona Bonelli du Département des sciences de la vie et de biologie des systèmes de l'Université de Turin, a exploré en profondeur l'écologie de cette espèce. L'objectif était de clarifier quelles plantes hôtes sont utilisées par les femelles pour pondre leurs œufs. Cette connaissance est cruciale : les papillons oligophages dépendent en effet de quelques espèces végétales pour leur reproduction, et toute erreur d'identification peut compromettre les efforts de conservation.
Un mystère botanique résolu
La littérature historique citait la Biscutella laevigata, répandue dans une grande partie des Alpes, comme plante principale. Pourtant, après deux ans de recherches de terrain en Vallée de Suse (étés 2023 et 2024), les chercheurs ont observé un phénomène différent : le papillon utilise majoritairement l’Erucastrum nasturtiifolium, une brassicacée aux fleurs jaunes jusqu'ici signalée comme hôte uniquement en France et en Espagne. Dans une moindre mesure, des pontes ont également été observées sur Biscutella brevicaulis, une espèce typique des éboulis calcaires de haute altitude, dont l'association avec l'Aurore de Provence n'avait jamais été documentée auparavant.
À l'inverse, l'utilisation de la Biscutella laevigata n'a jamais été détectée, malgré son abondance dans les pâturages alpins. Cette divergence suggère que des erreurs d'identification botanique ont pu être commises par le passé, puis répétées pendant des décennies dans les publications successives.
Adaptation et défis de conservation
Les investigations ont également révélé que l'espèce est capable de s'élever jusqu'à 2 055 mètres d'altitude, soit environ 300 mètres plus haut que ce qui était connu. Cette ascension pourrait refléter une adaptation au changement climatique, qui pousse de nombreux papillons alpins vers des altitudes supérieures. Malgré cela, sa distribution globale en Vallée de Suse semble se contracter : dans certaines localités historiquement connues, le papillon n'est plus présent, probablement en raison de la réduction des populations de plantes hôtes liée à la progression de la forêt suite à l'abandon des pâturages.
Actions pour l'avenir
Les résultats de l'étude offrent des indications précieuses pour la gestion et la conservation de l'espèce. Les actions clés identifiées sont :
Maintenir ouverts les bois clairs de pins sylvestres.
Préserver la dynamique naturelle des terrasses fluviales.
Sauvegarder les éboulis calcaires instables.
Concernant les territoires gérés par les Zones Protégées des Alpi Cozie, l'Aurore de Provence a été identifiée sur les sites de la Réseau Natura 2000 de Les Arnauds, Punta Quattro Sorelle et Pendici del Monte Chaberton, ainsi que le long de la Doire Ripaire, à quelques centaines de mètres de la limite du Parc Naturel du Grand Bosco de Salbertrand. Elle est également présente sur les sites gérés par la Ville Métropolitaine de Turin (Oasis Xérothermiques d'Oulx – Auberge et Oulx – Amazas).
Cette recherche démontre qu'une connaissance précise de l'écologie des espèces rares peut révéler des informations inédites et renverser des convictions ancrées. C'est une étape fondamentale pour la protection de la biodiversité des Alpes Cottiennes, où chaque fleur et chaque papillon racontent l'équilibre délicat entre nature et changement.